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À Paris, le restaurant L’Avenue ne veut ni Arabes ni femmes voilées

Enquête d’après BuzzFeed

– Des témoignages et des messages écrits montrent que L’Avenue, un restaurant Costes, a mis en place un système discriminatoire pour refuser un maximum de clients au nom à consonance arabe ou portant le voile.

L’Avenue, brasserie ultrachic du 8e arrondissement de Paris, aime les célébrités et ça se voit. Au fil des années, le 41 avenue Montaigne est devenu la cantine de stars comme Cyril Hanouna, la chanteuse Rihanna, Kim Kardashian et sa demi-sœur Kendall Jenner, ou encore l’actrice Sienna Miller. Plusieurs personnalités politiques françaises sont ravies d’y côtoyer l’aristocratie du show-biz mondial, pour le plus grand bonheur du propriétaire des lieux, Jean-Louis Costes, 231e fortune de France en 2017, fondateur avec son frère Gilbert d’un empire de la restauration.

Ce que notre enquête montre, en revanche, c’est que la direction de L’Avenue n’aime pas trop les Arabes, ni les femmes voilées. Pour leur fermer les portes du restaurant, ils ont mis en place un véritable système discriminatoire en plusieurs étapes. Les témoignages que nous avons recueillis auprès du personnel du restaurant, les messages échangés par des employées que nous avons consultés et une lettre envoyée à l’inspection du travail mettent en lumière les méthodes mises en place par la direction pour trier cette clientèle.

Les quatre anciennes employées affirment que leur hiérarchie leur faisait régulièrement passer la consigne de ne prendre aucune réservation de personnes au nom «d’origine arabe» – c’est l’expression du directeur – ou de touristes venant du Moyen-Orient (les pays ciblés sont le Qatar, les Émirats arabes unis, le Bahrein et l’Arabie saoudite). Les quatre femmes assurent que si une femme voilée se présentait, elles devaient la refuser, prétextant que le restaurant était plein, même s’il ne l’était pas. En outre, elles assurent que ce système bien rodé est toujours à l’œuvre aujourd’hui.

Anaïs*, qui a travaillé plus de dix ans dans le restaurant, raconte les consignes que sa hiérarchie lui faisait passer :

«Le directeur, Alexandre Denis, dit souvent qu’il préfère avoir deux personnes blondes, belles, en terrasse, avec deux cafés, plutôt que des femmes voilées, même si elles sont riches. Celles-là, on devait les refuser, et à chaque fois qu’une hôtesse prenait une réservation d’un client avec un nom arabe, il demandait qui avait pris cette réservation et rappelait la consigne de les refuser autant que possible en faisant croire que le restaurant est complet.»

Si la personne au téléphone insiste trop, «on devait proposer les derniers services, par exemple 15 heures ou 22 heures, raconte Anaïs. La consigne était claire : il fallait qu’au rez-de-chaussée et en terrasse les clients soient “beaux et présentables” selon le directeur.»

Selon Flore*, la 4e serveuse que nous avons rencontrée, les clients du Moyen-Orient étaient les plus discriminés, devant les Asiatiques ou les Noirs, qui peuvent être acceptés «même s’il ne faut pas qu’il y en ait trop».

«On en est réduits à trier les noms»

Si une cliente voilée qui a réservé par téléphone ou sur internet se présente devant les hôtesses chargées de l’accueil, la consigne est de lui faire croire que sa réservation n’a pas été enregistrée, affirme Églantine*, qui a été manageuse à L’Avenue :

«Quand les clients arrivent et qu’on s’aperçoit qu’ils viennent du Moyen-Orient ou que se sont des femmes portant un voile, on les refuse en cachant leur réservation sur le cahier et en leur disant que c’est complet.»

Une troisième employée, Claire*, qui a été serveuse à L’Avenue pendant plus de 5 ans, précise enfin que «si les hôtesses ne sont pas parvenues à refuser la personne, elle sera alors installée à l’étage».

La même technique est utilisée quand un palace parisien comme le Bristol, le Ritz ou le Crillon appelle pour passer une réservation au nom de ses clients, selon Anaïs. «On ne peut pas se permettre de se brouiller avec ces hôtels», explique-t-elle.

«De toute façon, le tri est systématiquement fait dans les noms. On en est réduit à ça, et cela nous mine», se désole cette ancienne employée.

Interrogé par BuzzFeed le 15 mai, le directeur du restaurant, Alexandre Denis, réfute ces accusations. «Il y a toutes les cultures, toutes les nationalités qui viennent ici. Il y a des gens du Moyen-Orient, il y a tout ce que vous voulez. Si vous voulez mettre le feu en nous dénonçant comme des gens racistes, voilà… On gérera autant que possible mais ce n’est pas ça. (…) Moi je peux dire quelque chose, mais je ne sais pas comment les gonzesses [sic] vont l’interpréter. (…) Ce qui est certain, c’est que je n’ai jamais donné de consigne pour refuser des clients», ajoute-t-il.

Consignes discriminatoires échangées sur WhatsApp

Depuis le début de l’année, pour se passer la main entre le service du midi et celui du soir, la demi-douzaine d’hôtesses et chef hôtesses qui sont en charge d’enregistrer les réservations à L’Avenue s’envoient des messages sur l’application WhatsApp. Elles y évoquent les appels qu’elles ont reçus des conciergeries d’hôtels de luxe ou directement des clients. Des messages, envoyés entre février et mars et que nous avons pu nous procurer montrent à quel point les consignes discriminatoires répétées par la direction ont été assimilées par les employées.

Captures d’écran de conversations WhatsApp d’hôtesses de L’Avenue. / Via BuzzFeed News

Le 1er mars, par exemple, Marie*, une hôtesse, écrit aux serveuses : «Bonjour les filles, pour vous avertir aujourd’hui, il faut refuser les réservations du Plaza-Athénée et du George V [deux grands hôtels parisiens]. Ils nous envoient de la merde et nous mentent.» La «merde», d’après Anaïs, ce sont les femmes voilées ou «des gens dont on pense qu’ils sont musulmans». «Le directeur n’acceptera un Arabe que s’il est “bien présenté”, sans barbe, et qu’il semble avoir de l’argent, affirme l’ancienne serveuse à BuzzFeed, mais il refusera tous les autres.» Quelques jours plus tard, une autre hôtesse publie ce message :

«Park Hyatt [un hôtel parisien], je leur ai dit que demain pour le déjeuner on est complet !! Ils font du forcing pour deux (personnes) demain midi au nom de Al Saoud, attention à ne pas leur dire oui s’ils demandent une réservation pour 4 à un autre nom, sinon ils vont savoir que ce n’est pas complet. Ils ont dit qu’ils rappelleraient demain, donc attention. Merci les filles.»

À cette injonction, une serveuse répond : «T’inquiète, ils ne passeront pas le pas de la porte de L’Avenue.»

Captures d’écran des messages envoyés entre hôtesses de l’Avenue / Via BuzzFeed News

Quelques jours plus tard, toujours en mars, un autre message : «Les filles aussi une résa a été prise aujourd’hui du Prince de Galles [un hôtel de luxe parisien] au nom de Zamil (voilées). Je sais qu’il est difficile parfois de refuser mais au max, évitez les résas de cet hôtel, merci.» Dans un autre message, une hôtesse, qui a acceptée une réservation au nom de «Mohamed» se fait réprimander : «Les dames étaient voilées. Faites attention svp.»

Captures d’écran des messages envoyés entre hôtesses de l’Avenue / Via BuzzFeed News

Interrogé sur ce point, le directeur répond : «Je ne sais pas ce que c’est, WhatsApp. Après, c’est une question de subjectivité et d’interprétation des hôtesses. Qu’est ce que je peux faire si [les hôtesses] s’échangent ce genre de messages. Il suffit d’une hôtesse mal lunée, qui balance n’importe quoi», dit-il en évoquant le désir de «vengeance» de certain-e-s.

La réservation de BuzzFeed au nom de «Ahmed» refusée

Photo du cahier de réservations de l’Avenue / Via BuzzFeed News

D’après les anciennes employées interrogées, les indicatifs de certains pays sont même notés sur le cahier à l’entrée du restaurant pour qu’aucune réservation d’un client venant de ces pays ne soit acceptée par téléphone. Nous nous sommes procuré une photo (ci-contre) du message d’alerte écrit sur le cahier pour rappeler la consigne, datant du mois d’avril. Contacté par BuzzFeed News, le responsable de la conciergerie d’un palace parisien, qui préfère garder l’anonymat, se dit «pas étonné par cet avertissement» et confirme avoir «régulièrement des refus de L’Avenue avec les clients originaires de ces pays».

Pour vérifier ce point, nous avons tenté de faire une réservation depuis le Qatar au nom de «Ahmed». Nous voulions réserver une table pour 4 personnes le mardi 1er mai à 12 h 30. «Malheureusement, mardi, c’est déjà complet, mais j’ai 22 h 30», nous a répondu l’hôtesse. Nous avons alors demandé s’il était possible de réserver pour le déjeuner le lendemain. Impossible selon l’hôtesse, le restaurant étant complet. Nous avons donc demandé de réserver pour le déjeuner du jeudi 3 mai. Même réponse. L’hôtesse a prétexté des réservations effectuées par «de gros clients de New York». Mais, lorsque nous avons rappelé un peu plus tard depuis Paris, au nom cette fois de «Yann», miracle : la réservation pour 4 personnes du mardi 1er mai a immédiatement été acceptée. Après vérification, le restaurant n’était absolument pas complet lors des créneaux sollicités.

Nous avons également fait le test en nous rendant directement à «L’Avenue» en compagnie d’une femme portant un foulard, après avoir appelé deux fois pour confirmer la réservation que nous avions prise pour le déjeuner. À notre arrivée, l’hôtesse nous a affirmé qu’elle n’avait aucune réservation à notre nom… Il a fallu que nous insistions pour qu’elle accepte finalement de nous accueillir. Elle a alors demandé à une serveuse de nous placer à l’étage. Six tables situées au rez-de-chaussée resteront libres pendant toute la durée de notre déjeuner.

Interrogé sur la présence d’un message d’alerte sur les indicatifs des pays dont les clients ne sont pas les bienvenus, le directeur nous répond : «C’est vous qui me l’apprenez.»

L’inspection du travail alertée

Une demi-douzaines d’anciennes serveuses de ce restaurant ont décidé de dénoncer ces méthodes. Elles ont alerté l’inspection du travail de manière anonyme en février dernier, et envisagent de saisir une association pour «dénoncer ces discriminations». L’article 225-1 du code pénal interdit en effet à tout commerçant de refuser la vente d’un produit ou d’un service. Lorsque le motif repose sur une discrimination, et que cela concerne un lieu pouvant accueillir du public, la loi punit ce délit de cinq ans d’emprisonnement et 75 000 euros d’amende.

Extrait de la lettre envoyée à l’inspection du travail. / Via BuzzFeed News

«Aucune personne portant le voile n’est tolérée au sein de l’établissement pour des questions d’image. Quand bien même ces clients auraient réservé, les hôtesses, sous ordre de la direction, doivent les refuser, écrivent-elles dans leur courrier à l’inspection du travail. Tous les moyens sont alors permis, comme celui de barrer la réservation en prétextant au client que la réservation n’a jamais été faite [ou bien qu’]elle aurait dû être confirmée, ce qui est totalement faux. (…) L’exception sera faite [pour les] VIP». Et d’ajouter :

«S’il s’agit d’un nom d’origine arabe, soyez sûr, Monsieur l’inspecteur du travail, que le client se verra refuser l’entrée du restaurant. Il s’agit là d’un cas inacceptable de racisme et de discrimination.»

Sollicitée par BuzzFeed News, l’inspection du travail n’a pas souhaité nous répondre. À notre connaissance, les employées de L’Avenue n’ont pas eu de nouvelles de leur côté.

Dans leur courrier, les serveuses précisent aussi que le directeur utilise l’étage pour y mettre «les clients pas assez beaux pour le rez-de-chaussée». Selon elles, on y trouve «les vieux, les moches, les gros, les touristes asiatiques….». Une consigne similaire a déjà été pratiquée dans un autre restaurant Costes. En 2013, Le Canard enchaîné rapportait le témoignage d’une ancienne hôtesse du restaurant Le Georges, à Paris, disant placer les «beaux» clients à l’avant du restaurant. Contacté à l’époque, le groupe Costes n’avait pas démenti l’information.

Des Noirs interdits de rez-de-chaussée

Exemple de commentaire

Refoulées par le restaurants, certains n’ont pas hésité à dénoncer des faits similaires sur des sites tels que Trip Advisor ou Google, qui permettent de noter les restaurants en ligne. Il faut prendre ces messages avec des pincettes, car il est difficile de les authentifier, mais la multiplication des avis dénonçant des pratiques discriminatoires interroge. Nous avons recensé une dizaine de commentaires évoquant implicitement ou explicitement les manip’ discriminatoires de L’Avenue. Le point commun de leurs auteurs : avoir un «nom d’origine arabe».Voici un message posté sur TripAdvisor en janvier 2013 et intitulé «Restaurant raciste, tout bonnement…» :

«En mai dernier, je réserve une table pour déjeuner avec un client qatari. (…) en arrivant sur place, on nous annonce très froidement qu’il n’y a plus de table. J’avais déjà eu écho de ce genre d’agissements, sans pouvoir le vérifier.»

Le documentaire se déroule notamment dans un grand restaurant qui trie ses clients, à 1 h 32 sur cette vidéo.

Extrait du documentaire de Renaud Le Van Kim épinglant «L’Avenue»/ Canal+ / Via youtube.com

Le documentaire se déroule notamment dans un grand restaurant qui trie ses clients, à 1 h 32 sur cette vidéo.

En 2007, le documentaire Dans la peau d’un Noir, diffusé sur Canal+, avait épinglé les pratiques discriminatoires d’un restaurant parisien, sans le citer. Dans ce restaurant, deux clientes noires avaient été placées à l’étage et le personnel avait refusé de les installer au vu de tout le monde, au rez-de-chaussée, supposé être complet. Au même moment, le réalisateur et une journaliste (tous les deux Blancs) étaient entrés dans le restaurant pour demander une table sans avoir réservé au préalable. Et ils avaient immédiatement été installés au rez-de-chaussée dans la partie la plus en vue du restaurant. Selon nos informations, il s’agissait encore une fois de L’Avenue.

Le gérant déjà accusé de harcèlement sexuel et moral

D’après nos informations, ce n’est pas la première fois qu’Alexandre Denis, le gérant de L’Avenue mais aussi de La Société (un autre établissement de la galaxie Costes à Paris) est accusé de recourir à des méthodes de management répréhensibles. En 2010, une serveuse avait porté plainte contre lui pour harcèlement sexuel et moral.

Extrait de la plainte

La plainte avait été classée sans suite. Mais, dans cette même affaire, les prud’hommes ont condamné L’Avenue en 2013, et reconnu l’existence d’un harcèlement sexuel contre l’ancienne serveuse et demandé la requalification de son licenciement en licenciement nul. Le restaurant n’avait pas fait appel. Le compte rendu de l’Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail (AVFT) atteste du sentiment d’impunité du gérant associé :

«Les agissements du gérant sont aussi directement dirigés contre Mme F. personnellement. Pour exemples : après un service du midi, [Alexandre Denis] exige qu’elle se rende à son domicile “pour coucher avec lui”, peu avant son mariage, pour “enterrer sa vie de garçon”. Comme elle ne s’y rend pas, le lendemain il lui attrape la tête, lui presse les tempes et lui demande : “Pour qui tu te prends ?”. À plusieurs reprises, quand elle prend les commandes sur l’ordinateur, il se frotte contre elle ; il lui fait des commentaires à caractère sexuel sur son physique : “T’as une grosse poitrine” ; “ton copain doit se régaler.” Parfois, quand elle manifeste son mécontentement, il prend de la bave de son chien et la lui étale sur une épaule ; il lui donne un coup de pied dans les jambes, pour lui faire mal et au risque qu’elle fasse tomber les piles d’assiettes.»

Églantine se souvient de cette affaire : «Toutes les serveuses de L’Avenue ont peur. Elles ont peur de perdre leur travail car elles sont pour la plupart vulnérables avec des enfants à charge et des crédits. Et elles ont surtout peur d’Alexandre Denis.»

«Climat de terreur» à L’Avenue

Lors de l’enquête pour harcèlement sexuel en 2010, avant son classement sans suite, l’inspecteur du travail avait d’ailleurs alerté le lieutenant de police en charge de l’affaire de l’existence d’un véritable «climat de terreur» à L’Avenue. «Monsieur Lamaire [l’inspecteur du travail de l’époque] ressentait un grand climat de terreur chez toutes ces personnes [les salariées]. Il apprenait que les employé-e-s de l’établissement avaient été rassemblés et qu’il leur avait été demandé par la direction de rédiger des attestations contre les plaignantes [deux personnes accusaient alors Alexandre Denis].», peut-on lire dans un rapport de police que s’est procuré BuzzFeed News. La direction de L’Avenue avait même décidé de changer de médecin du travail.

Interrogé à ce sujet, Alexandre Denis crie à la calomnie et assure qu’il «ne force personne à travailler ici».

Ses affaires sont en tout cas florissantes : Alexandre Denis et Jean-Louis Costes ont signé un partenariat avec la chaîne de grand magasin Saks Fifth Avenue pour exporter leur restaurant L’Avenue à New York, aux États-Unis. L’établissement doit ouvrir très prochainement.

*Le prénom a été modifié

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