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Comment je me suis fait interner volontairement en hôpital psychiatrique

Pour échapper au service militaire obligatoire, j’ai simulé une maladie mentale qui m’a valu un séjour d’un mois et demi en HP – voici ce que j’y ai vu.

De la Révolution française à la présidence de Jacques Chirac, pendant 200 ans, les jeunes Français ont été appelés pour effectuer leur service militaire. À travers une série de quatre articles, notre journaliste nous raconte comment il a réussi à esquiver son service obligatoire.

Je suis assis dans la salle d’attente d’un hôpital psychiatrique, et je commence à rentrer dans mon rôle. Je suis un angoissé, je suis un paranoïaque qui se sent cerné et oppressé, je n’en peux plus et c’est pour ça que je suis là, justement parce que j’éprouve le besoin de me mettre à l’abri, à l’écart de ce monde qui m’angoisse. Je veux qu’on m’accepte dans cet hôpital parce que j’ai besoin de souffler, de me reposer, je suis épuisé, c’est trop de tension pour moi, je vais craquer si je n’ai pas de répit, je veux vraiment rester là, au moins pour quelque temps. Je répète tout ça dans ma tête, encore et encore, jusqu’à m’en imprégner, que ça se voit sur mon visage et dans mon corps. Mes jambes sont croisées, et j’agite nerveusement celle qui est posée sur l’autre. Je regarde tout le temps autour de moi, j’observe en cercle, sans jamais fixer mon regard plus de trois secondes sur un même point. Et je ressasse : je suis épuisé, j’ai besoin de repos, je veux rester ici parce que je n’en peux plus, je ne peux plus rester dehors, j’ai vraiment besoin de repos.

Nous sommes en 1992, à l’époque où le service militaire était obligatoire pour tous les garçons en âge et en état de porter les armes. À la vingtaine, j’ai été déclaré apte suite à ma journée en caserne – « apte à remplir [mes] obligations militaires », selon la phraséologie de l’Armée. Mais au sortir de cette première expérience de la vie en caserne, j’étais déterminé à ne pas faire mon service militaire – et ma meilleure option était de me faire réformer pour motifs psychiatriques. Un internement en hôpital psychiatrique d’un mois ou plus constituait un stigmate déjà suffisant pour décourager l’Armée, et la folie n’étant pas décelable par une prise de sang ou un examen de fond d’œil, j’avais de bonnes chances d’arriver à mes fins.

L’hôpital que j’ai choisi est très loin de mon domicile, mais il présente un intérêt particulier : deux de ses infirmiers sont sympathisants d’un réseau d’insoumission au service militaire avec lequel je suis en contact. À l’époque, les budgets des hôpitaux psychiatriques n’ont pas encore été ratiboisés pour faire des économies. Il y a plus de lits disponibles, et on garde plus facilement les gens en observation et en séjour. Ce n’est pas non plus une auberge de jeunesse – il faut persuader le psy à l’accueil que le placement est la meilleure solution pour moi et pour la société.

Image extraite du film MASH (Robert Altman, 1970)

Avant mon arrivée, j’ai donc soigneusement monté un dossier et procédé avec méthode : je connais mon rôle et mes symptômes sur le bout des doigts, j’ai fignolé ma psychose comme on prépare un CV, je possède une lettre d’un psy sympathisant comme quoi mon état de santé mentale « peut nécessiter une période d’observation en milieu psychiatrique ». Mon grand frère m’accompagne comme caution familiale, afin de témoigner du fait que tout le monde s’inquiète pour moi, au même titre qu’un ami, membre du même réseau d’insoumission. Nous avons arrangé une domiciliation fictive chez un soi-disant oncle vivant à proximité, afin que je puisse me présenter au service d’admission sans courir le risque d’être renvoyé vers un hôpital plus proche de chez moi.

Alors que je trépigne dans la salle d’attente, mon frère me regarde sans rien dire. Je lui demande : « Qu’est-ce qu’il y a ? Pourquoi tu me regardes comme ça ? » Il me répond que j’ai l’air sacrément nerveux. Je ne dis rien et reste dans mon rôle. Une secrétaire m’appelle, je me lève et me rends dans le bureau du psy. Un quart d’heure plus tard, je suis admis. Le soir même, je passe la nuit à l’hôpital en pavillon fermé, pour une période d’observation d’une durée indéterminée.

J’ai aussi choisi l’internement volontaire (c’est-à-dire fait à la demande du patient) parce qu’il présente l’avantage de rester conditionné à la volonté du patient. Je demande à être interné, mais je reste libre de m’en aller quand je le souhaite, avec ou sans l’accord des médecins. Pour être clair, je ne veux pas passer un an en caserne, mais pas davantage me retrouver interné pour le restant de mes jours. Bref, c’est comme ça que je me suis retrouvé chez les fous.

La première page du dossier psychiatrique de l’auteur, auquel il a eu accès suite à l’entrée en vigueur de la Loi Kouchner

Ma journée en caserne m’avait ouvert les yeux sur le sentiment de nullité que l’on éprouve à n’être plus maître de soi et de sa vie, à être à la merci d’une autorité supérieure indiscutable. L’hôpital psychiatrique m’a fait comprendre ce qu’était la folie. Pas la folie idéalisée, romantique et littéraire, poétique et sublime, mais la folie banale des gens communs. J’ai réalisé que la folie était un enfermement. L’enfermement dans la folie même, parfois renforcé par l’internement en hôpital.

La caserne m’était apparue comme le lieu de l’injuste poussé jusqu’à l’absurde. L’hôpital psychiatrique était un monde hors du monde, clos et autosuffisant. Beaucoup de patients que j’ai côtoyés étaient là depuis des années. Certains étaient internés d’office, à la merci de psychiatres sans l’autorisation desquels ils ne repartiraient jamais. Mais d’autres étaient en placement volontaire, comme moi. Avec la liberté de s’en aller quand bon leur semblait. Pourtant, ils restaient là, depuis cinq ans, dix ans ou plus. Ils restaient pris dans cette existence en suspens. Ils pouvaient partir, légalement, réglementairement, mais ils ne le pouvaient plus. Ils s’étaient figés non seulement dans leur folie, mais dans le temps immobile de l’HP. Ils ne pouvaient plus partir de ce lieu où tous les jours sont identiques, où tout se répète à l’infini, où on finit par perdre la notion du temps faute de variété, et celle de l’ailleurs faute d’un lien avec l’extérieur.

J’ai vécu l’enfermement dans la routine, dans l’identique, qui fait qu’on ne sait plus quel jour on est. La journée est rythmée, disciplinée, par la succession des repas, ces trois moments phares où tout le monde se rassemble au réfectoire. Repas qui sont aussi le moment de la prise des médicaments. Ainsi, la journée garde une chronologie, une progression, confirmée par les variations de la lumière et par des repères immuables comme les heures obligatoires d’allumage et d’extinction de la télé de la salle commune, le matin et le soir. Grâce à ça, la journée est linéaire, et les jours semblables. Le temps se répète, même ses variations sont identiques. Alors on perd le compte.

Les infirmiers, les médecins, les travailleurs sociaux me parlent comme à un fou, comme à quelqu’un qu’il faut écouter sans pour autant lui accorder crédit, et à qui on montre de la bonté, de la compréhension – mais avec fermeté, parce qu’on agit pour son bien.

J’ai aussi vécu l’enfermement physique, dans le service où j’ai été placé à mon arrivée, un pavillon fermé, dit « de crise », dont les portes blindées étaient verrouillées et les fenêtres grillagées. Je n’ai été transféré dans un pavillon ouvert, avec accès libre au parc, qu’après qu’on se soit assuré que je n’étais pas dangereux.

On s’enferme aussi dans les médicaments, les neuroleptiques. On les prend pour « se calmer », « se stabiliser », « aller mieux ». Des médicaments qui t’abrutissent et dont les effets secondaires sont épouvantables. Certains malades tremblent, alors on leur donne d’autres médicaments pour qu’ils ne tremblent plus. Mais ces nouveaux médicaments leur provoquent des crampes. Alors on leur en donne d’autres qui soulagent les crampes, mais qui les font dormir tout le temps. Alors on leur donne un nouveau contre-traitement – et ainsi de suite.

Trois fois par jour, on t’amène tes médicaments, avant le repas, alors que tu es déjà assis à table avec tous les autres malades du pavillon. L’infirmier pose comprimés et gélules devant toi, et il te regarde attentivement les mettre dans ta bouche, puis te surveille pendant que tu bois longuement ton grand verre d’eau. Et s’il a un doute, il te demande d’ouvrir la bouche, et il regarde si tu n’en as pas bloqué une partie entre les gencives et la joue. Le traitement est obligatoire, il ne se négocie pas, quels que soient les effets secondaires. Pour ma part, des crampes musculaires me faisaient me raidir, puis me tordre. Et aussi une lenteur d’élocution dont je me rendais compte à la façon dont les autres me regardaient pendant que je leur parlais.

On s’enferme enfin dans le regard des autres, des infirmiers, des médecins, des travailleurs sociaux, pour qui tu es un fou. C’est pour ça qu’ils te parlent comme à un fou, comme à quelqu’un qu’il faut écouter sans pour autant lui accorder crédit, et à qui on montre de la bonté, de la compréhension, mais avec fermeté, parce qu’on agit pour son bien. On te regarde comme quelqu’un qui ne comprend pas, ne sait pas, ne peut pas, et avec qui on a toujours le dernier mot, pour son bien. Et puis parce qu’on a forcément raison, puisqu’il a forcément tort. Puisqu’il est fou.

Et puis moi, j’ai senti que je m’enfermais dans mon rôle, ce rôle que je jouais de façon si convaincante et dont je sentais qu’il prenait le dessus sur moi. J’ai senti que je ne pouvais pas le jouer indéfiniment, car il finirait par ne plus être un rôle, parce que je serais finalement devenu fou. Parce que l’HP est une machine à fabriquer de la folie. Et j’avais beau y être arrivé sain d’esprit, si j’y restais trop longtemps, j’en ressortirais fou. J’ai pu le quitter de mon plein gré un mois et demi plus tard, et j’ai immédiatement arrêté les neuroleptiques. Ce sevrage brutal m’a valu une semaine sans sortir de mon appartement, allongé dans mon lit. Puis le brouillard des médicaments et de la folie s’est peu à peu dissipé.

Je ne voulais pas être enfermé dans une caserne, alors je me suis retrouvé enfermé à l’hôpital. Pour un mois et demi au lieu de dix, et c’est déjà ça de gagné.

LU SUR VICE.FR 

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